L’Algérie s’apprête à franchir une étape inédite dans l’organisation de son État. Selon Courrier international, le président Abdelmadjid Tebboune a signé récemment un décret autorisant des officiers supérieurs de l’Armée nationale populaire (ANP) à diriger des administrations civiles publiques. Cette décision, confirmée par des sources proches du palais d’El Mouradia, marque un tournant dans la gouvernance du pays, où l’institution militaire étend son influence au-delà du domaine sécuritaire.
Le décret, dont le contenu n’a pas été officiellement publié, prévoit le détachement d’officiers en activité ou en retraite vers des postes clés au sein de ministères, d’établissements publics et d’entreprises stratégiques. Parmi les secteurs visés figurent les transports, l’énergie, les télécommunications et la gestion des infrastructures. Une source au ministère de la Défense a indiqué que cette mesure répond à « des besoins de rationalisation et d’efficacité », dans un contexte où plusieurs administrations peinent à atteindre leurs objectifs.
Cette initiative suscite des interrogations sur les motivations réelles du pouvoir. Pour le politologue algérien Rachid Grim, interrogé par Algerie Patriotique, « il s’agit d’une réponse à la lenteur bureaucratique et à la corruption qui gangrènent certains secteurs ». Il souligne que l’armée, perçue comme une institution disciplinée et moins perméable aux réseaux clientélistes, pourrait apporter une rigueur opérationnelle. « Mais cela pose la question de la militarisation progressive de l’État, un phénomène déjà observable dans d’autres pays de la région », ajoute-t-il.
Les précédents existent. Depuis 2019, plusieurs généraux ont été nommés à la tête d’entreprises publiques, comme le général-major Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’ANP, qui supervise indirectement des dossiers économiques via des structures comme la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA). En 2023, le général à la retraite Ali Ghediri avait d’ailleurs proposé, dans une tribune publiée par El Watan, de confier la gestion des wilayas à des officiers pour « assurer la stabilité ».
Cependant, cette militarisation des administrations civiles ne fait pas l’unanimité. Des syndicats du secteur public, comme le Syndicat national des travailleurs de l’administration publique (SNTAP), ont exprimé leurs réserves. « Les militaires n’ont pas la formation pour gérer des services publics comme la santé ou l’éducation. Leur intervention pourrait aggraver les tensions sociales », déclare un responsable syndical sous couvert d’anonymat. De son côté, le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune a dénoncé une « dérive autoritaire », estimant que cette mesure « vide de sens la séparation des pouvoirs ».
Sur le plan juridique, le décret s’appuie sur l’article 77 de la Constitution algérienne, qui permet au président de nommer aux hautes fonctions de l’État. Pourtant, des juristes s’interrogent sur sa conformité avec l’article 20, qui garantit la « séparation des autorités civiles et militaires ». Maître Mustapha Bouchachi, avocat et ancien député, a déclaré à TSA que « cette pratique pourrait être contestée devant le Conseil constitutionnel, car elle brouille les frontières entre les prérogatives de l’armée et celles de l’administration civile ».
Les réactions internationales restent prudentes. L’Union européenne, par la voix de son ambassadeur en Algérie, a appelé à « un équilibre entre efficacité et respect des normes démocratiques ». Aux États-Unis, un rapport récent du département d’État souligne que « l’implication croissante de l’armée dans la gestion civile pourrait compliquer les partenariats économiques, notamment dans les secteurs sensibles comme les hydrocarbures ».
À Alger, les milieux d’affaires observent cette évolution avec intérêt. Certains investisseurs étrangers, notamment dans les énergies renouvelables, voient d’un bon œil l’arrivée de militaires à la tête de projets stratégiques, espérant une accélération des procédures. « Les généraux ont l’habitude de gérer des budgets colossaux et des délais serrés. Si cela peut débloquer des chantiers comme celui du parc solaire de Hassi R’Mel, tant mieux », confie un consultant français basé à Oran.
Pourtant, des voix s’élèvent pour mettre en garde contre les risques de cette militarisation. L’économiste Abdelatif Rebah, dans une analyse publiée par El Khabar, rappelle que « l’armée algérienne a déjà échoué dans la gestion d’entreprises publiques par le passé, comme en témoignent les déboires de la Société nationale des véhicules industriels (SNVI) ». Il craint que cette nouvelle orientation ne « détourne l’ANP de sa mission première, la défense nationale, au profit de tâches pour lesquelles elle n’est pas préparée ».
Sur le terrain, les premières nominations pourraient intervenir d’ici quelques semaines. Selon des rumeurs persistantes, le général-major Mohamed Kaïd, actuel commandant des forces terrestres, serait pressenti pour diriger Sonelgaz, l’entreprise publique de distribution d’électricité et de gaz. Une autre source évoque la possible nomination du général à la retraite Hocine Benhadid à la tête de l’Agence nationale des infrastructures (ANI).
Cette réforme intervient dans un contexte de tensions régionales accrues, avec la crise au Sahel et les menaces terroristes persistantes. Pour le pouvoir algérien, l’objectif affiché est de « sécuriser les intérêts vitaux du pays » en plaçant des hommes de confiance à des postes clés. Mais pour ses détracteurs, il s’agit avant tout d’une manœuvre pour consolider le contrôle de l’armée sur l’économie et l’administration, au détriment des civils.
Quelle que soit l’interprétation, une chose est sûre : l’Algérie entre dans une phase où l’uniforme pèse plus lourd que jamais dans la balance du pouvoir. Reste à savoir si cette militarisation des rouages de l’État sera une solution temporaire ou le début d’une nouvelle ère.