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**L’Algérie, ou l’art de marcher sur deux jambes sans savoir laquelle est la sienne**
L’Algérie contemporaine ressemble à ces personnages de roman qui, tiraillés entre plusieurs identités, finissent par en incarner une quatrième, inédite. Les dix actualités qui traversent le pays ces dernières semaines dessinent une cartographie contradictoire, où se croisent l’affirmation d’une souveraineté retrouvée et les symptômes d’une schizophrénie structurelle. D’un côté, une volonté farouche de contrôle – sur l’économie, le numérique, les ressources –, de l’autre, une dépendance persistante aux logiques extérieures, qu’elles soient footballistiques, technologiques ou culturelles. Entre ces deux pôles, une société qui oscille entre fierté et frustration, entre le désir d’émancipation et la peur du vide.
Ce qui frappe, c’est la cohérence incohérente de ces dynamiques. L’Algérie semble vouloir tout maîtriser, mais sans jamais trancher : elle interdit les cryptomonnaies tout en lançant une bourse dédiée au numérique ; elle célèbre ses héros sportifs tout en ratant des médailles olympiques ; elle exalte sa littérature tout en laissant ses poètes marginaux. Comme si le pays, après des décennies de traumatismes et de reconstructions, hésitait encore entre le repli et l’ouverture, entre l’État-providence et le libéralisme sauvage, entre la mémoire et l’oubli.
Examinons ces tensions, domaine par domaine, pour en révéler les fils rouges – et les nœuds gordiens.
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**1. La souveraineté numérique : entre autarcie et dépendance technologique**
L’Algérie joue une partition ambitieuse sur le front du numérique. La Bourse d’Alger, souvent perçue comme un marché endormi, se réveille avec l’introduction d’Ayrade, une entreprise qui promet de hisser le pays vers la « souveraineté numérique ». Trois autres sociétés privées devraient suivre en 2026. Derrière cette initiative, une volonté claire : réduire la dépendance aux géants étrangers (Google, Meta, Huawei) en développant des champions locaux.
Pourtant, cette quête d’autonomie bute sur une contradiction majeure. Le même État qui interdit les cryptomonnaies – au nom de la protection de la monnaie nationale et de la lutte contre le blanchiment – ouvre grand les portes à la 5G, mais via Huawei. Le décret fixant les huit wilayas prioritaires pour le déploiement de la technologie chinoise est un aveu : l’Algérie n’a pas les moyens de ses ambitions. Elle dépend des infrastructures étrangères, tout en cherchant à en contrôler les usages.
Cette schizophrénie technologique reflète une peur plus profonde : celle de perdre le contrôle sur les flux d’information. Les cryptomonnaies, perçues comme une menace pour le dinar, sont bannies ; mais la 5G, bien plus intrusive, est adoptée sans débat public. Où est la cohérence ? Dans une logique de souveraineté à la carte : on choisit ce qu’on peut contrôler, et on externalise le reste.
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**2. Le sport et le football : l’Algérie entre gloire et dépendance aux JO**
Le sport algérien est un miroir grossissant des contradictions nationales. D’un côté, le pays se rêve en puissance olympique : le tableau des médailles pour 2026 annonce un record à 23 médailles, avec une ambition affichée de figurer parmi les nations africaines dominantes. De l’autre, les ratés sont cuisants. Le football, religion nationale, illustre cette dualité. Après douze ans d’absence, l’Algérie est de retour en Coupe du monde – une victoire symbolique, mais qui cache mal les dysfonctionnements structurels du football local.
La JPL (Ligue 1 algérienne) est un championnat en crise : mercato chaotique, joueurs qui changent d’agence comme de chemise, et une dépendance persistante aux clubs européens pour former les talents. Jaouen Hadjam, jeune espoir transféré en Europe, incarne cette fuite des cerveaux sportifs. L’Algérie exporte ses meilleurs éléments, tout en peinant à construire un écosystème stable.
Quant aux JO, le pays mise sur des disciplines comme le judo et la lutte, où il excelle traditionnellement. Mais derrière les médailles, c’est toute une économie du sport qui reste à bâtir. Les infrastructures sont vieillissantes, les sponsors locaux frileux, et l’État, malgré ses discours volontaristes, peine à financer une politique sportive ambitieuse. Résultat : l’Algérie brille par intermittence, sans jamais s’inscrire dans la durée.
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**3. L’eau et l’immobilier : le grand chantier de la survie**
L’Algérie est un pays qui a soif. Littéralement. Les « grands transferts d’eau » à Sétif, annoncés comme une solution miracle, rappellent que la gestion de cette ressource est devenue une question de survie. Le pays, confronté à des sécheresses récurrentes et à une démographie galopante, tente de rationaliser son approvisionnement. Pourtant, les solutions proposées restent largement techniques, sans remise en cause profonde des modèles de consommation.
Parallèlement, l’immobilier algérien est en pleine mutation. Le gouvernement revalorise les aides au logement rural (plus d’un million de dinars), une mesure sociale qui répond à une urgence : loger une population de plus en plus urbaine. Mais là encore, les contradictions abondent. Le calcul du prix des logements, fixé par arrêté interministériel, est une tentative de régulation étatique qui masque mal l’absence de marché transparent. Les promoteurs privés, souvent liés à des réseaux d’influence, profitent de cette opacité pour spéculer.
Ces deux dossiers – eau et logement – révèlent une même logique : l’État algérien tente de répondre à des crises structurelles par des mesures techniques, sans toucher aux causes profondes. La pénurie d’eau ? On construit des barrages et des transferts. La crise du logement ? On subventionne. Mais qui parle de la gestion des nappes phréatiques, de la corruption dans l’attribution des terrains, ou de l’étalement urbain anarchique ? Personne.
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**4. Industrie et partenariats : l’Algérie entre autarcie et mondialisation**
L’Algérie veut industrialiser, mais sans s’ouvrir. Le décret interdisant les cryptomonnaies est symptomatique de cette méfiance envers les flux financiers non contrôlés. Pourtant, dans le même temps, le pays multiplie les partenariats avec des puissances étrangères – le Vietnam, la Chine – pour développer ses capacités industrielles. La commission algéro-vietnamienne, qui vise à renforcer les échanges économiques et scientifiques, est un exemple de cette diplomatie pragmatique.
Mais là encore, les contradictions sont flagrantes. L’Algérie interdit les bitcoins au nom de la stabilité monétaire, mais elle dépend des investissements étrangers pour moderniser son industrie. Elle veut développer une souveraineté numérique, mais elle s’appuie sur Huawei pour déployer la 5G. Elle exporte du gaz et du pétrole, mais peine à diversifier son économie.
Cette tension entre autarcie et mondialisation est au cœur du modèle algérien. Le pays veut garder le contrôle sur ses ressources, mais il a besoin des capitaux et des technologies extérieures pour se développer. Comment concilier ces deux impératifs ? En jouant sur les deux tableaux : on interdit ce qui menace l’ordre établi, et on s’allie avec ceux qui peuvent apporter des solutions clés en main.
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**5. Cinéma et littérature : la mémoire comme champ de bataille**
Le cinéma et la littérature algériens sont les terrains d’une guerre mémorielle larvée. Hadda, le film en hommage aux infirmières de la Guerre de libération, ou L’affaire Bojarski, où Reda Kateb incarne un faussaire de génie, sont des œuvres qui interrogent l’histoire officielle. Elles rappellent que la mémoire algérienne est un champ de mines, où chaque récit est une prise de position.
La poésie, elle aussi, est un enjeu politique. La redécouverte d’Anna Gréki, poétesse oubliée de la révolution, ou l’hommage à Jean Sénac, assassiné en 1973, montrent que la littérature algérienne est un espace de résistance. Ces figures, marginalisées de leur vivant, deviennent aujourd’hui des symboles d’une algérianité plurielle, en lutte contre les récits monolithiques.
Pourtant, cette effervescence culturelle contraste avec la réalité des institutions. Le cinéma algérien peine à trouver des financements, et les écrivains indépendants sont souvent ignorés par les maisons d’édition étatiques. La mémoire est célébrée, mais à condition qu’elle ne dérange pas trop.
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**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**
L’Algérie est un pays en tension permanente, tiraillé entre des forces contraires. D’un côté, une volonté farouche de souveraineté – numérique, économique, culturelle. De l’autre, une dépendance persistante aux logiques extérieures, qu’elles soient technologiques, sportives ou financières. Entre ces deux pôles, une société qui oscille entre fierté et frustration, entre le désir d’émancipation et la peur du vide.
Trois scénarios se dessinent pour l’avenir :
1. Le scénario de la forteresse : l’Algérie se replie sur elle-même, durcissant son contrôle sur l’économie, la culture et les flux d’information. Ce scénario, déjà en germe avec l’interdiction des cryptomonnaies ou la régulation étatique de l’immobilier, pourrait conduire à une stagnation économique et à un appauvrissement culturel.
2. Le scénario de l’ouverture contrôlée : l’Algérie maintient son discours souverainiste, mais s’ouvre sélectivement aux partenariats étrangers. C’est la voie actuelle, avec des alliances avec la Chine, le Vietnam, ou des investissements dans la 5G. Mais ce scénario comporte un risque : celui de devenir un simple relais des puissances étrangères, sans jamais acquérir une véritable autonomie.
3. Le scénario de la rupture : l’Algérie rompt avec ses contradictions en engageant des réformes structurelles – libéralisation partielle de l’économie, décentralisation politique, ouverture culturelle. Ce scénario, le plus audacieux, suppose une volonté politique forte et une société prête à accepter les sacrifices nécessaires.
Aucun de ces scénarios n’est écrit d’avance. Mais une chose est sûre : l’Algérie ne pourra pas indéfiniment marcher sur deux jambes sans savoir laquelle est la sienne. Le pays devra choisir – ou se résigner à rester un éternel équilibriste.