Kamel Daoud visé par deux mandats d’arrêt internationaux

En mai 2025, la justice algérienne a émis deux mandats d’arrêt internationaux contre l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud, lauréat du prix Goncourt 2024 pour son roman Le Dernier Souffle de l’émir. Cette décision, révélée par Franceinfo, marque une escalade dans les tensions entre l’intellectuel et les autorités algériennes. Les motifs exacts des mandats n’ont pas été officiellement détaillés, mais des sources proches du dossier évoquent des accusations liées à « atteinte à l’unité nationale » et « diffamation envers les institutions ».

Une carrière littéraire sous surveillance

Kamel Daoud, né en 1970 à Mostaganem, s’est imposé comme l’une des voix critiques les plus marquantes de la scène littéraire algérienne. Son premier roman, Meursault, contre-enquête (2013), avait déjà suscité des polémiques en Algérie pour sa réinterprétation de L’Étranger d’Albert Camus. Depuis, ses prises de position sur la politique algérienne, notamment dans ses chroniques pour Le Quotidien d’Oran et Le Point, lui ont valu des menaces et des pressions répétées.

En 2019, Daoud avait été contraint de quitter l’Algérie après des appels au lynchage sur les réseaux sociaux. Il vit depuis en France, où il a obtenu la nationalité en 2022. Son prix Goncourt, décerné pour un roman explorant les thèmes de l’exil et de la mémoire coloniale, a été salué par la critique internationale mais perçu comme une provocation par une partie de l’establishment algérien.

Réactions en Algérie et à l'étranger

La nouvelle des mandats d’arrêt a suscité des réactions contrastées. En Algérie, les médias officiels, comme l’APS, n’ont pas relayé l’information, tandis que des journaux indépendants comme El Watan et Liberté ont souligné le caractère « disproportionné » de la mesure. « Cibler un écrivain de cette envergure envoie un message inquiétant sur la liberté d’expression », a déclaré un éditeur algérois sous couvert d’anonymat.

À l’étranger, le PEN Club international et Reporters sans frontières (RSF) ont dénoncé une « instrumentalisation de la justice ». « Ces mandats rappellent les méthodes utilisées contre les opposants politiques et les journalistes critiques », a déclaré RSF dans un communiqué. Le ministère français des Affaires étrangères n’a pas encore réagi officiellement, mais une source diplomatique a indiqué que Paris « suivait la situation avec attention ».

Un contexte politique tendu

Cette affaire s’inscrit dans un contexte de durcissement du contrôle sur les voix dissidentes en Algérie. Depuis 2021, plusieurs journalistes, militants et artistes ont été poursuivis pour des motifs similaires. En mars 2025, le caricaturiste Nime a été condamné à six mois de prison ferme pour « outrage aux symboles de l’État » après une publication sur les réseaux sociaux.

Le président Abdelmadjid Tebboune a récemment réaffirmé que « la liberté d’expression s’arrête là où commence l’intérêt national ». Cette rhétorique, reprise par le ministre de la Justice, Abderrachid Tabi, justifie souvent les poursuites contre les figures critiques. Pourtant, des organisations comme Amnesty International soulignent que ces mesures « étouffent le débat public et alimentent l’autocensure ».

Les implications pour la société civile

Pour les défenseurs des droits humains, l’affaire Daoud est symptomatique des défis auxquels fait face la société civile algérienne. « Les intellectuels et les artistes sont des cibles privilégiées car ils ont une influence sur l’opinion publique », explique un membre de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH). « En les attaquant, le pouvoir cherche à décourager toute velléité de contestation. »

Cette stratégie semble cependant produire l’effet inverse. Des collectifs de jeunes, comme Hirak 2.0, ont multiplié les appels à la mobilisation en ligne, tandis que des universitaires ont lancé une pétition pour demander l’abandon des poursuites. « Daoud est un symbole, mais c’est toute une génération qui se reconnaît dans son combat pour la liberté », affirme un étudiant en sciences politiques à l’université d’Alger.

Un écrivain entre deux rives

Kamel Daoud, contacté par Franceinfo, a réagi avec ironie : « Un mandat d’arrêt international, c’est une forme de reconnaissance. Cela prouve que les mots peuvent déranger. » Dans une interview accordée à Jeune Afrique en avril 2025, il avait déjà évoqué son statut d’exilé : « Je ne suis ni tout à fait algérien, ni tout à fait français. Je suis un pont, et les ponts dérangent toujours ceux qui veulent construire des murs. »

Son avocat, Me William Bourdon, a annoncé son intention de contester les mandats devant les instances internationales. « Ces accusations sont infondées et relèvent d’une volonté de museler un intellectuel gênant », a-t-il déclaré. Une bataille juridique qui pourrait s’étendre sur plusieurs années, alors que Daoud prépare déjà son prochain roman, annoncé comme une « fiction sur les silences de l’histoire ».

L'Algérie à l'épreuve de la liberté d'expression

L’affaire Daoud pose une question cruciale pour l’Algérie : comment concilier stabilité politique et respect des libertés fondamentales ? Pour les autorités, la réponse semble passer par un contrôle accru des médias et des réseaux sociaux. En 2024, une nouvelle loi sur la cybercriminalité a été adoptée, permettant de poursuivre les internautes pour des publications jugées « subversives ».

Pourtant, des voix s’élèvent pour rappeler que la répression n’a jamais fait taire les revendications. « Le Hirak de 2019 a montré que le peuple algérien ne se laisse plus intimider », rappelle un sociologue à l’université de Constantine. « Cibler Daoud, c’est prendre le risque de transformer un écrivain en martyr, et un martyr en symbole. »

Dans les rues d’Alger, les avis sont partagés. Certains approuvent les mandats, estimant que Daoud « a trahi son pays ». D’autres, plus nombreux parmi les jeunes, voient en lui un porte-voix de leurs frustrations. « On ne peut pas aimer l’Algérie et détester ceux qui la critiquent », lance un jeune entrepreneur à Bab El Oued. Une phrase qui résume, à elle seule, les tensions d’une société en quête de son avenir.

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