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**L’Algérie à l’épreuve du miroir brisé**
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de hasard dans la juxtaposition de ces domaines. L’hôpital qui mendie des lits à la France tandis que l’État algérien dépense un milliard de dollars pour contrer l’influence marocaine en Afrique ; la jeunesse libérée de l’extrait de rôle mais toujours soumise aux carcans bureaucratiques des cartes Edahabia ; les universités organisant des colloques sur la guerre d’indépendance tout en censurant les voix dissidentes comme celle de Boualem Sansal… Ces contrastes ne sont pas des accidents, mais les rouages d’un système où le pouvoir joue simultanément sur plusieurs tableaux : la légitimité historique, la coercition, la redistribution clientéliste, et une diplomatie agressive pour masquer les failles internes.
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**La santé et la diplomatie : le grand écart algérien**
Cette schizophrénie n’est pas nouvelle. Elle rappelle les années 1970, où l’Algérie de Boumediene finançait des mouvements de libération en Afrique et en Palestine tout en laissant pourrir son système de santé. Aujourd’hui, la logique est la même : la grandeur nationale se mesure à l’aune des dépenses extérieures, pas des investissements intérieurs. Le message est clair : l’Algérie préfère jouer les puissances régionales plutôt que de soigner ses citoyens. Et quand Macron annonce 1,5 milliard d’euros pour les Grands Lacs, c’est une autre ironie de l’histoire – la France, ancienne puissance coloniale, se pose en bienfaitrice de l’Afrique, tandis que l’Algérie, championne autoproclamée de l’anti-impérialisme, dépend des dons étrangers pour faire fonctionner ses hôpitaux.
Derrière cette posture se cache une peur : celle de voir le Maroc, avec son soft power économique et religieux, devenir le nouveau centre de gravité du Maghreb. L’Algérie répond par la force brute – argent, armes, propagande – mais cette stratégie est vouée à l’échec. Car une puissance ne se construit pas sur des subventions, mais sur des institutions solides. Or, en Algérie, les institutions sont soit défaillantes (hôpitaux), soit verrouillées (universités, médias), soit militarisées (sécurité).
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**La jeunesse algérienne : entre émancipation bureaucratique et aliénation numérique**
Prenons l’exemple de la carte Edahabia, ce sésame universitaire distribué par Algérie Poste. Officiellement, c’est un outil de modernisation. En pratique, c’est un instrument de contrôle. Comme le disait Foucault, les dispositifs de pouvoir ne se contentent pas de réprimer : ils produisent des subjectivités. La carte Edahabia n’est pas qu’un moyen de paiement – c’est une façon de tracer les étudiants, de les rendre dépendants d’un système bancaire étatique, et de les habituer à une logique de surveillance douce. La jeunesse algérienne est ainsi « libérée » de certaines paperasses, mais enfermée dans d’autres carcans, plus insidieux.
Et que dire de l’orientation post-BAC ? Le guide complet publié par les autorités est un chef-d’œuvre de novlangue bureaucratique. Il parle de « procédures » et de « délais », mais jamais de choix. Car en Algérie, l’orientation n’est pas une question de mérite ou de vocation, mais de quotas, de piston, et de soumission aux besoins de l’État. Les filières « stratégiques » (pétrole, génie civil, armée) sont surpeuplées, tandis que les sciences humaines et sociales sont laissées à l’abandon – sauf quand elles servent à organiser des colloques sur la guerre d’indépendance, bien sûr.
Cette jeunesse est aussi celle qui, en 2019, a fait trembler le régime avec le Hirak. Aujourd’hui, elle est soit apathique, soit en exil. Ceux qui restent oscillent entre deux extrêmes : la résignation ou la fuite dans le virtuel. Car si l’Algérie est en retard sur la cybersécurité (l’ANSSI française annonce des audits pour 2027, mais l’Algérie n’a pas d’équivalent), ses jeunes sont hyperconnectés. Les fuites de données comme celle de France Travail (1,6 million de personnes exposées) sont une aubaine pour les réseaux mafieux et les services de renseignement. Dans un pays où l’État surveille tout, mais ne protège rien, la jeunesse algérienne est livrée à elle-même – entre les prédateurs numériques et les geôliers bureaucratiques.
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**La culture et le sport : les deux visages de la résistance**
Prenons la musique. Fally Ipupa, star congolaise, totalise 77 certifications en France – un exploit qui doit peu à l’Algérie, mais beaucoup à la diaspora et aux réseaux transnationaux. Pendant ce temps, l’État algérien préfère financer des festivals folkloriques ou des hommages à la révolution plutôt que de soutenir une scène musicale contemporaine. Le label marocain qui a exporté l’électro dans les années 1980 est un camouflet : le Maroc a su capitaliser sur sa culture, tandis que l’Algérie, obsédée par son passé, laisse ses talents s’exiler.
Le sport est un autre terrain de résistance. Le derby MC Alger-USM Alger à Baraki n’est pas qu’un match de football – c’est un exutoire pour une jeunesse frustrée. Les stades algériens sont l’un des rares espaces où la colère peut s’exprimer sans être immédiatement réprimée. Et quand Petkovic, l’entraîneur de l’équipe nationale, mise sur une « arme redoutable » pour la CAN, on devine qu’il parle moins de tactique que de l’énergie brute d’une génération qui n’a rien à perdre.
Mais attention : cette vitalité culturelle et sportive est aussi un piège. Le régime algérien a compris qu’il pouvait instrumentaliser ces succès pour redorer son blason. Les victoires sportives sont célébrées comme des triomphes nationaux, les artistes sont récupérés quand ils deviennent trop populaires, et les stades sont encadrés par une police omniprésente. La culture et le sport sont tolérés tant qu’ils ne deviennent pas des contre-pouvoirs.
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**L’université algérienne : le temple de la mémoire et le désert de la pensée**
Le colloque sur la guerre d’indépendance est révélateur. L’Algérie a besoin de cette mémoire pour légitimer son régime, mais elle refuse d’en tirer les leçons contemporaines. Parler des disparus de la guerre, oui ; parler des disparus du Hirak, non. Étudier les langues et les littératures régionales, oui ; critiquer la politique linguistique de l’État (qui marginalise le berbère et le français), non.
Cette schizophrénie se retrouve dans l’appel à contributions pour la revue Didactique, Linguistique et Traduction. Le titre même est un aveu : l’université algérienne est obsédée par la forme (la didactique, la linguistique) et oublie le fond (la pensée, la critique). La traduction, en particulier, est un enjeu crucial dans un pays où l’arabe classique, le berbère, le français et l’anglais coexistent sans jamais vraiment dialoguer. Mais au lieu de former des traducteurs audacieux, capables de faire le pont entre les cultures, l’Algérie forme des techniciens de la langue, des rouages d’un système qui a peur des idées.
Et puis il y a Boualem Sansal. Son arrestation et son témoignage (« Vous allez me tuer où ? ») sont un symbole. Sansal, c’est l’intellectuel qui refuse de jouer le jeu. Il écrit sur la corruption, l’islamisme, la dictature – des sujets tabous. Son arrestation montre que l’université algérienne n’est pas un lieu de débat, mais un instrument de propagande. Les colloques sur la guerre d’indépendance sont autorisés ; les conférences sur la démocratie, non.
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**L’environnement et l’économie : le capitalisme algérien à l’épreuve du chaos climatique**
Le forum sur l’agriculture « climato-intelligente » est une opération de communication. En réalité, l’Algérie est l’un des pays les plus vulnérables au réchauffement climatique. Sécheresses, désertification, stress hydrique… Les agriculteurs algériens paient le prix fort, mais l’État continue de subventionner les énergies fossiles plutôt que de financer une transition écologique.
Pire : la Bourse d’Alger se prépare à appliquer la taxonomie européenne sur le reporting de durabilité. En théorie, c’est une bonne chose. En pratique, c’est une farce. Car la taxonomie européenne est conçue pour des économies diversifiées, pas pour un pays dont 95% des exportations dépendent du pétrole et du gaz. L’Algérie va devoir mentir sur ses chiffres, comme elle ment sur tout le reste : ses réserves de change, son taux de chômage, son indice de développement humain